Grégory Leduc, Designer Editorial : « c’est toujours le fond qui guide la forme et non l’inverse »

Quel est le point commun entre l’espace Premium du quotidien Le Soir, La Voix du Nord, Le Télégramme, Le Courrier Picard, Sud Presse (Belgique) ou encore Le Nouvelliste et ArcInfo (Suisse) ? La réponse : Grégory Leduc ! Greg se définit comme Designer Éditorial qui apporte aux médias en pleine mutation des solutions visuelles, esthétiques et organisationnelles pour les aider à mieux valoriser leurs contenus et mieux engager leurs lecteurs. Découvrez son parcours unique qui l’a rendu indispensable à de très nombreux médias pour refondre sites web, journaux et magazines. Ses convictions ? La hiérarchie, le confort de lecture et la créativité ! Entretien.

David – Ton parcours est impressionnant ! Tu te consacres à 100% à la Transformation visuelle de journaux, sites web de médias et magazines professionnels. Pourquoi es-tu devenu Designer Éditorial sur le numérique et le print ?

Greg – En fait, pendant mes études de graphisme, je me suis passionné pour le journalisme donc tout en étant en école de graphisme, j’ai décidé de me spécialiser dans le design éditorial plutôt que de choisir la pub, le packaging ou l’illustration ou tout autre domaine…

À l’époque, j’essayais de redéfinir des maquettes de presse. En effet, pour moi,  il s’agissait bien plus que de concevoir  simplement des maquettes, il fallait déjà comprendre l’histoire d’un titre, son identité, maîtriser sa ligne éditoriale, connaître ses lecteurs, sa diffusion sur un territoire, etc. C’était un projet qui englobait tellement de facettes, qui poussait à une réflexion complète, bien plus loin qu’un simple projet d’identité visuelle. C’est cette dimension globale qui m’intéressait. Alors une fois diplômé, je n’avais qu’une hâte : pousser la porte d’une rédaction pour la mettre en pratique et l’orchestrer de manière personnalisée/adaptée à chaque marque. Ce que j’ai fait et continue de faire car je n’ai jamais quitté le monde de la presse. Et cette passion demeure toujours aussi vive à ce jour.

Grégory Leduc – Upgrade Media



David – Dans un monde des médias toujours plus compétitif et où le visuel est vital pour affirmer sa marque, à quoi une marque média doit-elle être vigilante pour affirmer sa présence print et digitale ? Quelles sont les tendances à suivre ?

Greg – Rester sûr de son info et de sa marque d’abord ! Les titres doivent rester droit dans leurs bottes et faire du journalisme…  Depuis un certain temps, on sait que les pratiques changent, tout comme les modes de traitement, l’accès à l’info car le monde évolue sans arrêt. Il faut évidemment suivre les tendances, comprendre où sont les lecteurs, comment ils s’informent mais les médias doivent rester producteurs d’info, de services et de liant pour leurs lecteurs, comme un ami qui nous présente et facilite la compréhension d’un monde de plus en plus complexe. 

Les médias doivent se servir des nouveaux outils pour atteindre leur lectorat, par le bon canal, au bon moment, faciliter la lecture, le décodage de l’info ou encore améliorer la compréhension par le décryptage d’un événement.  Aussi, le lecteur ne reviendra ou ne s’abonnera que si l’info est au rendez-vous. Trop souvent, je reçois des cahiers des charges qui sont vampirisés par les aspects techniques ou avec une vision à court terme, par exemple,  comment faire pour agencer  beaucoup d’articles sur une page, sur un écran de smartphone… Alors que l’on devrait se demander d’abord : quel est le bon format pour satisfaire au mieux le lecteur pour chacun de ces articles ?

Les outils numériques se doivent de rester des aides à la hiérarchisation de l’info et à sa circulation. Ainsi, on doit avoir une réflexion globale, multi-supports, multicanal car le modèle de lisibilité, autrefois limité à l’objet journal, a éclaté  sur différents objets. Ceci a enrichi considérablement les modes de traitement, plus en adéquation avec  leur support. Idéalement, chaque info aura un ou plusieurs modes de traitement selon le canal qu’elle empruntera.

Cela demande beaucoup d’investissement, parfois des réformes conséquentes mais si on néglige la matière éditoriale au profit d’un push, une publication Facebook…sans réflexion en amont, on n’atteint pas sa cible.

Or, si l’info  atteint le bon lecteur, avec le bon format et sa bonne mise en valeur, c’est bien cela qui déclenche l’achat (l’abonnement)qu’il soit print ou numérique.

Grégory Leduc – Upgrade Media

David – Pourquoi les Éditeurs ont-ils intérêt à revisiter leur formule print dans un monde de plus en plus dominé par la consommation numérique de l’info ?

Greg – Depuis des années, on annonce la mort du papier et pourtant, on sait que les journaux qui résistent le mieux sont ceux qui maintiennent un taux d’abonnés conséquent La transformation se fait alors plus naturellement, à condition d’être en ordre de marche sur le numérique.

Le papier n’étant toujours pas mort – il devrait encore résister de  nombreuses années ! – on voit même de nouveaux éditeurs faire le choix aussi du papier à l’instar de quelques communautés fans de magazines ou de journaux. D’ailleurs, certains sont recensés comme  les meilleurs, les plus inventifs, les plus lisibles, les mieux mis en scène… 

Le papier, c’est réel, tangible, instantané et s’il est bien fait, il peut en plus être beau.

D’un point de vue design, il s’agit d’abord d’un objet qui certes peut être agréable à l’œil mais reste avant tout un objet fonctionnel.

Cet objet est contraint par son format, sa périodicité, à adopter un modèle de présentation qui oblige à faire des choix, à hiérarchiser. L’espace limité du papier impose un certain nombre d’infos et de leur accorder un traitement plus ou moins long. Pour certains lecteurs, cette façon de donner à lire et à voir pour un temps limité, reste non pas la façon plus lisible, la plus agréable…mais la plus évidente de consommer l’info.

Ce support reste aussi un objet que l’on embarque avec soi,  garde,  échange, qui a une vie physique et peut également être très esthétique. Pour moi, ce sont les ingrédients essentiels pour installer, ancrer une marque près des gens dans l’espoir de les retrouver sur le numérique.

Grégory Leduc – Upgrade Media

David – Concrètement, quels sont les défis auxquels tu es confronté ?

Greg – Ils sont multiples et tellement variés. Cela va de « comment réussir un réinventer un titre papier qui souffre d’un lectorat vieillissant à l’accompagnement de rédactions du passage ou la mise en conformité web to print », en passant par « redéfinir le papier et le numérique tout en faisant évoluer la marque ». Souvent, on attend de moi que je sorte un chapeau magique avec des solutions toutes faites qui marchent très vite Mon plus gros défi est d’être totalement en phase avec la rédaction. Cela paraît un peu bateau de dire ça, mais c’est toujours le fond qui guide la forme et non l’inverse. Il faut que la rédaction soit en ordre de marche, capable de produire l’info qu’elle voudrait produire. La rédaction doit avoir une vision claire de sa capacité éditoriale,de son intention, de la direction qu’elle veut prendre. Sans bonne info pas de formule miracle. On peut faire du Waouh mais très vite ça fait splatch… Évidemment, il existe des solutions mais pas de formule miracle.

David – Face aux attentes si différentes des clients suisses, français, belges – print & digital. Comment t’adaptes-tu aux projets des clients ? Quelles sont tes méthodes de travail ?

Greg – Je ne prends qu’un seul projet à la fois ; cela me permet de m’y consacrer totalement. Je débute mon accompagnement par une première phase d’observation et de compréhension, à la fois de la rédaction et de l’entreprise, en analysant  qui elle est, quelle est son histoire, qui sont les femmes et les hommes qui y travaillent… Ensuite, je mets en place un process très collaboratif, en essayant de m’appuyer sur les forces en place, en petite équipe, avec des journalistes et/ou des cadres pour aller à l’essentiel car l’idée est que le projet soit très vite, un projet commun. Cela permet d’impliquer et de fédérer les équipes. D’ailleurs, plus la rédaction s’investit à mes côtés, mieux je réponds à la demande.

David – Comment as-tu travaillé avec La Dépêche dont la commande a été de moderniser la formule sans bousculer le lecteur ? Comment trouver le juste équilibre ?

Greg – Avec La Dépêche, il y avait une volonté assez forte de la rédaction d’innover mais sans bousculer les équipes, les lecteurs. Dans mon métier, on est très souvent confrontés à diverses demandes ,alors ma réponse à été de chercher le point de rupture. J’ai poussé un peu plus loin les recherches graphiques, joué avec les codes du journal et été attentif aux réactions des équipes. Cela m’a permis de comprendre de façon concrète jusqu’où je pouvais aller, quels étaient les éléments immuables, constitutifs de l’identité du titre,  ceux que je pouvais faire évoluer et ceux que je pouvais complètement réformer.

David – Pour finir, quelles sont tes sources d’inspiration dans les médias digitaux ?

Greg – Être designer c’est pouvoir s’inspirer, partout et de tous. J’ai d’innombrables sources mais je te donne mes favorites :

  • lemonde.fr et nytimes.com  car ils sont très axés sur le numérique,
  • Lapresse.ca pour l’interface utilisateurr,
  • Contexte.com pour la qualité des infographies,
  • The Guardian, Bloomberg et The Economist pour leurs applis,
  • Et enfin, magculture.com et coverjunkie.com ​​pour la détente et l’inspiration.