Edward Roussel : “ma mission est de créer les produits pour le marché qui existera dans deux ans”

Edouard Roussel

Entretien avec Edward Roussel, Directeur de l’Innovation du groupe Dow Jones, société mère du Wall Street Journal qui nous explique son rôle, ses projets, ses négociations avec les géants de la technologie et sur sa vision de l’avenir des médias.

David Sallinen. Quel est votre rôle au sein du groupe Dow Jones et Wall Street Journal ? Dans un monde des médias en transformation où beaucoup de choses sont à inventer, cela doit être un travail de rêve !

Edward Roussel. Ce que je peux te dire David, c’est que ce n’est pas toujours un rêve mais c’est un travail toujours très intéressant ! J’ai rejoint le groupe Dow Jones il y a  8 ans en tant que directeur des développements produits pour le web, les apps, en somme tout le numérique, et ce, afin de remettre à niveau le groupe Dow Jones qui comprend Barron’s, MarketWatch notamment et la marque la plus importante, le Wall Street Journal.

Depuis 5 ans, ma mission a changé. Je suis devenu Chief Innovation Officer. Mon travail consiste désormais à gérer d’abord les relations avec les grandes sociétés de Tech que sont Google, Amazon, Microsoft, Facebook, Apple. Ensuite, j’identifie de nouvelles opportunités de développements pour le groupe Dow Jones. Prenons un exemple. À cause de la crise Covid qui nous a frappé en mars de l’année dernière, nous avons vu disparaître tout notre business lié aux conférences. La question que nous nous sommes posés était de savoir si cette activité était finie ou bien si nous devions la restructurer de manière numérique. J’ai alors mené un projet pour recréer notre business conférences sur le numérique. En fait, je travaille sur des projets très ciblés et très importants pour notre groupe car cela concerne l’avenir de nos médias.

DS. Qu’est-ce que les sociétés de Tech ont que les médias traditionnels n’ont pas ?

ER. Elles ont plusieurs avantages. Le plus évident est qu’elles ont beaucoup d’argent. Deuxième avantage : la quantité phénoménale de data dont elles disposent. Ces sociétés ont des data sur tout, aussi bien sur la façon dont les clients consomment, que sur ce qui marche ou ne marche pas. Prenons un exemple, David. Si tu gères un site d’actualité sur YouTube, tu sauras ce que les gens regardent, quelle est la longueur idéale de la vidéo ou encore quelles sont les personnalités qui fonctionnent le mieux. Ces data sont déterminantes car elles permettent aux sociétés de Tech de créer les meilleurs produits du monde en termes de médias. D’ailleurs, ces sociétés ont aussi des ingénieurs qui vont leur permettre d’adapter très rapidement leurs produits lorsque leurs data évoluent. 

Enfin, troisième chose, qui est sans doute la moins évidente à comprendre pour les médias, est que ce sont des sociétés qui n’ont pas peur.

En fait, je constate très souvent dans les sociétés de médias que les gens ont peur. Ils ont peur de changer leurs produits, ils ont peur de changer les expériences autour de leurs produits et cela vaut aussi bien pour les journaux, le web que les apps. Tandis que les sociétés de Tech, elles n’ont pas peur ! D’ailleurs, elles sont très performantes en matière d’expérimentation.

Je pense qu’il y a une chose capitale à retenir… les médias doivent avoir moins peur de changer les expériences utilisateurs de leurs produits numériques. Pourquoi ? Parce que le monde change très rapidement. Je vois cela de très près et je constate que Google, Facebook, Apple ont fait des progrès très importants en termes de médias sur leurs plates-formes et si on n’est pas concurrentiels avec ce qu’ils font, ils vont nous écraser.

DS. Qu’est-ce que les médias doivent changer en priorité ?

ER. Premièrement, je pense qu’ils doivent avoir une vision. Une vision de ce qu’ils veulent devenir.  Ce que j’observe, c’est que les médias ne se posent pas suffisamment la question sur la façon de proposer un traitement différencié des concurrents. Ou encore, comment est-on différent ? Que fait-on qui soit meilleur que les concurrents ?

Deuxièmement, il faut être très clairs sur ce point : qui sont mes concurrents ? Parce que les concurrents changent tout le temps. Aujourd’hui, la concurrence est variée avec Brut, Google, Facebook, Apple, etc. Donc, il faut être au clair sur qui sont vos nouveaux concurrents et comment être meilleur qu’eux.

Troisièmement, il faut créer un environnement dans lequel on pourra changer les produits rapidement. J’observe que nous sommes en 2021 et que les rythmes de changement dans les sociétés de médias n’ont pas beaucoup changé depuis dix ans. C’est une grande menace.

DS. Quel est le projet dont vous êtes le plus fier ?

ER. Je ne suis jamais très satisfait de mes projets mais je pense que le travail que j’ai le plus apprécié depuis deux ans est de travailler avec les grandes sociétés de Tech.

Si l’on regarde la situation où nous en étions, il y a cinq ou dix ans, c’était un peu la guerre entre les médias et les sociétés de Tech mais je pense que ça change et ça change rapidement.

J’ai négocié des accords avec Apple, Facebook et très récemment avec Google et je pense que maintenant il y a une possibilité de créer une situation qui peut être similaire à la situation de l’industrie de la musique.

Entre 2000 et 2014, ses revenus déclinaient sans arrêt après la période Napster. Or, depuis 2014, les revenus de l’industrie de la musique ont commencé à croître à nouveau, revenant presque à un nouveau sommet. Pourquoi ? Parce que ces sociétés de musique comme Universal, Warner, etc. ont trouvé les moyens de travailler avec les sociétés de Tech et elles ont élaboré de nouvelles façons de vendre leurs produits à travers ces plates-formes. Dans les médias, nous n’en sommes pas encore là, mais ça ne veut pas dire que nous ne pouvons pas y arriver et je suis de plus en plus optimiste, on pourra trouver une façon de travailler avec ces plateformes de technologies pour vendre notre produit qu’est le journalisme auprès des lecteurs et utilisateurs qui sont déjà sur ces plateformes.

DS. Que peut-on vous souhaiter de meilleur dans cette période de transformation ?

ER. Je me sens bien et je suis en bonne santé, tout comme ma famille et mes amis. C’est le plus important donc je suis reconnaissant pour ça !

Nous sommes dans un monde qui change très rapidement. Ce qui m’intéresse le plus, c’est de réfléchir où les médias pourraient être d’ici deux ans et surtout comment nous y parviendrons. Je me concentre sur ce point et je constate  qu’il y a des changements très profonds en ce qui concerne l’audio, la vidéo, les communautés, etc.  Ce que j’espère, c’est consacrer mon temps professionnel cette année à imaginer, créer les produits pour le marché qui existera dans deux ans.